mardi 10 novembre 2009

Sur Michael Haneke

Écrire sur ce cinéaste, aujourd'hui reconnu sous le signe d'une palme d'or à Cannes pour son film Le ruban blanc semblerait être un dur labeur pour la critique. Difficile de revenir sur le travail de cet artiste alors que le monde de la critique et leur compagnons affiliés ont essoufflé et saturé les images de Michael Haneke. Mais j'ai la chance (peut être) de me situer en amont de cet excès médiatique puisque je n'ai pas vu le film en question ; en fait je n'ai vu que ses deux premiers longs- métrage (Le septième continent – 1989 et Benny's Video – 1992). Je suis vierge de toute actualité Hanekenienne...Profitons de cette naïveté pour (re)parler de ses premiers films.

Hors de question de s'aventurer dans les méandres diégétiques du film.
Il y a deux chemins qui s'offrent à celui qui veut parler d'un film : Le premier serait celui de le lui raconter, chose à éviter puisque c'est ce que tout spectateur attend du visionnage d'un film. Le deuxième chemin (ce n'est pas le seul, on s'en serait douté) est celui qui consiste à élever en figures (esthétiques, ontologiques, sociologiques, etc...) les multiples traverses du film. Une des traverses invoqué par Michael Haneke est le rapport transversal de l'image vidéo au sein de ses films. Il n'est pas inutile de rappeler à ce propos que Michael Haneke a commencé sa « carrière » dans l'entreprise télévisuelle, il réalisera plus d'une dizaine de films dès 1973 pour la télévision autrichienne. Il connait donc bien la fabrication des images dans ce domaine, domaine qu'il n'hésite pas, avec recul, à affronter, dans ses films à partir de 1989.

La chambre de Benny (Benny's video) se présente comme un studio de montage, où moniteurs, caméras, magnétoscopes, armoires à VHS forment le décor de la chambre de l'adolescent. Les premiers temps du films se déroulent soit au videoclub, là où il loue ses films, soit dans sa chambre, véritable annexe personnelle du videoclub en question. Une télévision diffuse en permanence et de manière cyclique, les images qu'il a filmé, les images des films qu'il loue et les images de la télévision. Mais il porte plus d'attention à ses propres images, la télécommande à la main, il passe et repasse la scène où un cochon est sacrifié par un coup de pistolet d'abattage. La boucle, le ralenti, le fantasme du contrôle de l'image (et par là le contrôle du réel) sont l'objet du désir de Benny. La télécommande comme objet de désir et l'image qui y est associée comme illusion de contrôle et de maîtrise du monde est l'idée forte qui émerge de Benny's video.

On se souvient à cet égard de Remote Control, (1971) la performance de Vito Aconcci : Vito Acconci et Katty Dillon sont tout deux enfermés dans une cage en bois dans deux pièces éloignées. La liaison entre ces deux pièces est réalisée par la projection de l'image du corps sur moniteur vidéo. Chacun peut donc voir en temps réel l'image de l'autre sur moniteur (circuit fermé). Vito Acconci a placé une caméra dans chaque pièce et l'image est directement retransmise. Mais l'expérience n'éprouve que la frustration d'un dispositif de contrôle illusoire, et l'image de l'Autre ne s'exprime que dans le règne de l'idolâtrie. La télécommande comme objet de virilité pour le spectateur est le règne de la télévision.

On pourrait soulever une certaine diabolisation de l'image vidéo faite par Michael Haneke, s'enfermant dans un schéma d'opposition entre la vidéo et le cinéma. La dernière image du septième continent est la neige de l'écran de télévision, et il associe cette dernière image au suicide collectif d'une famille de la classe moyenne autrichienne, une fin (trop) tragique. Pourtant ses images sont justes et précises, rien n'est là au hasard, il filme dans le détail, préférant parfois filmer une main plutôt que le personnage en entier et on ne s'étonnera pas de l'entendre citer dans le numéro 466 des cahiers du cinéma d'avril 1993, les noms de Bresson, Tarkovski, Antonioni et Cassavetes.

Alors une réflexion critique et distanciée des images, oui, Haneke sait le faire. Mais Benny's video semble d'une part trop réduire la vidéo à son usage télévisuel, ce qui est une erreur puisque qu'on peut admettre la vidéo aujourd'hui et même en 1992 comme une continuité/rupture avec l'appareil filmique. D'autre part, la violence exhibée devant le spectateur fait parfois dériver ou oublier le véritable objet du film, qui plus est très bien réalisé par Michael Haneke.

Une subtilité à noter pour terminer : Le meurtre que Benny commet en abattant la jeune fille dans sa chambre est l'objet d'un détachement à la fois du film mais aussi de l'image vidéo. Pourquoi ? Ils sont tout deux devant la caméra de Michael Haneke, on voit Benny pointer le pistolet d'abattage sur la poitrine de la jeune fille puis elle s'effondre et par là laisse voir au spectateur, le moniteur où l'image est capturé par la caméra vidéo. Le reste de la scène se passe en hors-champs hormis quelques passages de Benny allant recharger le pistolet pour abattre la jeune fille à plusieurs reprises. Le son est cependant omniprésent, le son des coups du pistolet, les cris des deux adolescents, le premier sachant qu'il est en train de mourir et le second ne sachant pas pourquoi il tue l'autre.

Mais ni le moniteur vidéo, ni la caméra de Michael Haneke montrent les ébats du meurtre en train d'être commis. Le spectateur entend mais ne voit pas, il est en train de voir (sans voir) le film.


Laurent

jeudi 29 octobre 2009

Master class : Paul Tortelier



Impossible de savoir qui a si formidablement réalisé ce petit film sur une des Masterclass de Paul Tortelier, interprète génial de Bach. Il serait possible cependant de le dater aux alentours des années 60. La rigueur et l'intelligence avec laquelle sont présentés les « trucs » d'interprétation de cette suite pour violoncelle nous amène à nous interroger par opposition aux formes contemporaines d'art. En effet, s'agit-il là d'une forme rétrograde ou bien d'une saillie puissante au travers de l'histoire de l'art. Car aujourd'hui encore au milieu des formes contemporaines aussi diverses que révolutionnaires, se fond toujours une âme classique inspiratrice.

L'interprétation serait-elle un art à part entière ? En écoutant Glen Gould ou Paul Tortelier, l'idée peut effleurer. Cette vidéo en marge de l'art avant gardiste des années 60 nous fait revenir sur les formes contemporaines présentes dans d'autres mondes que l'occident. En Amérique du sud, en Inde, en Afrique, quel art profond traverse la société mondiale ? Un art multiple et heureusement pas uniformisé. Reste à savoir si ces formes contraires et illégitime parce que souvent considérés comme passéistes constituent une place de résistance au progrès ou primordialité à peu près conservée.



Pier

mardi 27 octobre 2009

Wild Boy (L'enfant sauvage), Guy Ben-Ner


«Je m'intéresse à ces récits comme Moby Dick et Robinson Crusoé, qui sont comme le lait que vous donne votre mère. Ils font à ce point partie de la culture occidentale, vous les connaissez sans avoir besoin de lire le livre», Guy Ben-Ner.

Ainsi, Wild boy [1], est une vidéo en couleur, sonore de 17 min. Cette vidéo raconte l'histoire de l'éducation du fils de l'artiste, Amir. Ben-Ner joue lui-même le rôle de l'éducateur qui s'évertue à domestiquer l'enfant sauvage. A travers la métaphore de l'enfant sauvage, Ben-Ner rend hommage à ce thème récurrent de la littérature et du cinéma (du « Tarzan » d'Edgar Rice Burroughs à « L'enfant sauvage » de Truffaut, en passant par « Le Livre de la Jungle » de Rudyard Kipling). La vidéo s'efforce ainsi de saisir ce moment charnière où l'enfant perd sa part de sauvagerie pour devenir « civilisé », et soulève la dichotomie nature/culture au cœur de la philosophie des Lumières. L’univers artistique de Guy Ben-Ner est ancré dans sa cellule familiale: son appartement fait office de décor, ses enfants, sa femme, et lui-même sont ses seuls acteurs. Ainsi Guy Ben-Ner raconte le mythe de la civilisation occidentale.

«La plupart des pères aiment se répéter chez leurs enfants, préparer leur avenir avec du passé. [2]»

Cette phrase d’Hervé Bazin, caractérise parfaitement le processus de transmission que décrit Guy Ben-Ner dans ses vidéos. Cette phrase anodine, est la démonstration du processus récurant de répétition chez l’homme comme moyen d’éducation : la reprise de l’enseignement par répétition des codes passé. Philosophie proprement occidentale, où la mimésis Aristotélicienne est la base de l’apprentissage. Ainsi l’œuvre de Guy Ben-Ner nous apprend par mimesis et par détours, par ruse et par tactique, à imiter pour faire. Par ailleurs, Amir apprend aussi la technique, construisant des meubles avec celui qui force la nature (le technicien) :son père, celui là même qui la forcé à se civilisé, a rompre avec la nature primitive de l’enfance(de son Enfance et de la Nature). L’artiste asservit l’enfant sauvage, l’arraisonne. Car en technique tout doit servir et le technicien est aveugle mais voit loin (à de la suite dans les idées).

Sim


Wild boy sur UBUWEB


[1] Guy Ben-Ner, wild boy, 2004, Projection video à canal unique, 17min, bois, tapis, Dimensions variables, Postmasters gallery, New York

[2] Hervé Bazin, Au nom du fils, Poche, 1966